J’ai eu la chance de débuter sur les scènes slam à l’époque où Lisette Lombé y faisait également ses premières apparitions. J’ai ainsi découvert la puissance de son écriture, de sa présence, de son oralité qui passe par le corps. Lisette est arrivée au slam après un burn-out, invitée à proposer un texte pour accompagner sa poésie qui prenait alors la forme de collages. Suite à une agression raciste, elle choisit d’écrire à partir des mots de Patrice Lumumba : « Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu » non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réserve aux seuls blancs ? » « Qui oubliera ? » répétait-elle. Et le public lui répondait en chœur : « Pas nous ! »
Les engagements de Lisette sont d’emblée tournés vers les voix des autres et en particulier vers les femmes qu’on entendait alors peu sur les scènes. Avec d’autres, elle crée L-Slam qui va travailler la sororité pour permettre à de nombreuses femmes de retrouver de la confiance, des mots et leur place dans le monde du slam. À tel point, que Lisette estime aujourd’hui qu’elle pourrait arrêter d’écrire et de monter sur scène, mais pas d’animer des ateliers d’écriture.
Dans ses premiers recueils « Black Words » (dans la très belle collection iF d’Antoine Wauters) et « Brûler brûler brûler » (chez l’Iconoclaste qui lui amène la reconnaissance en France et le Prix Grenade de la RTBF), Lisette déploie une poésie en prise directe avec le monde, une poésie qui s’élève contre les injustices et dit la puissance des corps. Dans son premier court roman « Vénus Poetica », elle raconte la jeune femme qui se frotte à la force de la sexualité et aux parts d’ombre de la société.
Tous ces aspects de l’écriture de Lisette Lombé se retrouvent dans son nouveau roman « Eunice » sorti lors de la rentrée littéraire au Seuil. On y découvre une jeune femme de 19 ans, athlète et étudiante qui en l’espace de 24 h vit un double deuil : une rupture sentimentale douloureuse et l’annonce du décès de sa maman. Pour tenter de comprendre cette mort, Eunice se lance alors dans une enquête à la découverte de la face cachée de la vie de sa mère, qui se révèle être aussi une quête à la découverte d’elle-même, pour tenter de reconstruire sa propre vie.
Eunice sera tour à tour confrontée aux violences faites aux femmes, aux inégalités des classes sociales, à l’ineptie du monde du travail, aux dérives du milieu de la nuit. Mais elle croisera aussi la route de l’art, de l’amour, de la sororité et se découvrira une nouvelle famille de cœur dans le slam. Tout cela au rythme haletant d’une langue dont la musicalité et la modernité doivent beaucoup à l’oralité. Même si Lisette n’a pas écrit de la même manière qu’elle le fait pour le slam, puisqu’elle explique qu’elle n’est pas passée par l’étape de la réécriture nécessaire pour se mettre le texte en bouche et l’étudier pour la scène. Pour preuve, elle reconnaît avoir dû retravailler le texte et couper des passages pour en donner une version scénique, accompagnée de la musique de sa comparse Chloé du Trèfle.
Pour ma part, je ne peux pas lire le roman de Lisette Lombé sans entendre sa voix et sans voir son corps l’incarner sur les planches. Alors, je ne peux que vous encourager à plonger dans ce coup de cœur, ce roman cohérent où la puissance du style est en adéquation avec l’urgence du propos, avant ou après être allé l’écouter sur scène, notamment dans son spectacle « Brûler Danser » en duo avec la musicienne Chloé du Trèfle, actuellement en tournée et dans plusieurs grands festivals de musique de cet été 2024.
Si vous ne connaissez pas la puissance de l’écriture scénique de Lisette Lombé, allez donc jeter un œil sur ce clip vidéo qui reprend un des premiers textes du spectacle « Brûler Danser » mis en musique par Chloé du Trèfle.
Petit cadeau bonus, car la musique est très présente dans l’œuvre de Lisette Lombé : plusieurs morceaux de musique phares sont cités dans « Eunice« , dont un en particulier qui apparaissait déjà dans « Venus Poetica« . On me glisse à l’oreillette qu’il a dû beaucoup faire danser Lisette ! Et vous ?


