Anticapitalisme ou écologie ?
Alain Damasio reste cependant plus enclin à traiter la question de l’anticapitalisme et la dérive technologique d’une science sous la coupe du profit que de son corollaire, la lutte écologiste. Pourtant son récit est basé sur une découverte majeure qui bouleverse l’environnement humain, la découverte d’une autre espèce, d’une autre intelligence, d’un autre rapport à la vie et au vivant. Les furtifs sont une magnifique fable car ils sont l’opposé des pires défauts de l’homme. Ils ne sont jamais figés, ne sont jamais séparés de ce qui les entoure, jusqu’à intégrer des éléments extérieurs à leur propre morphologie, et préfèrent mourir qu’être aperçus, étudiés ou disséqués. Dans l’intrigue, cette autre écologie du rapport à la vie est opposée à la technologie humaine, représentée par l’armée et son entraînement, l’économie et ses conséquences, la société hiérarchisée et les réseaux de contrôle qui en découle. Or dans ce futur proche très crédible imaginé par l’auteur, il y a un hic : les sources d’énergie pour maintenir cet arsenal ne viennent jamais à manquer. Dommage. Comme si Damasio, préoccupé par sa critique de l’usage capitaliste de la technologie en oubliait d’en interroger la finitude et la fragilité même des systèmes humains déconnectés de la nature.
Rationalité ou chamanisme ?
Enfin, Damasio est un homme du verbe et de la parole. Comme dans son précédent roman « La Horde du Contrevent » (relire ma chronique sur Babelio ici), il réinvente sans cesse et avec bonheur la langue de ses personnages. Mieux, l’écriture même et le son dont elle procède, sont la clé d’accès et de compréhension au mode de vie des furtifs qu’il invente et, par la-même, à cette nouvelle conscience humaine à laquelle il nous invite. Les arguments de ses différents protagonistes sont décortiqués, la philosophie est appelée en renfort pour soutenir l’intrigue. Mais, s’il cite de prétendus chamanes qui, au début du récit, arnaquent les parents en jouant de leur crédulité, il semble que ce soit pour mieux brouiller les pistes et user en sous-mains de toutes les valeurs du chamanisme pour échafauder le dénouement de son histoire et l’utopie qu’il esquisse : le pouvoir de l’intuition, l’importance de l’intention, l’impermanence des êtres, leur interdépendance et leur naissance dans l’énergie, le dialogue avec l’esprit de la matière et la vibration comme langage commun. L’animisme de la société balinaise, déjà évoquée plus haut, et qui est un pilier positif dans la résolution du conflit central est un indice symbolique fort qui laisse entendre que l’auteur propose de chercher du côté des rites traditionnels et d’une spiritualité ouverte et respectueuse de la puissance de la nature dans sa profusion d’entités vivantes connues et inconnues, des pistes d’avancées contre les calculs froids du capitalisme, contre la technologie sans âme et la société mortifère de consommation. C’est à la fois étrange et subtil d’habiller ainsi une intuition créative magique d’un discours rationnel et militant aussi en phase avec nos problématiques actuelles. Damasio déploie avec brio toute la complexité d’un chamane scientifique, d’un créateur rationnel, d’un intuitif politique. Un exemple plus que furtivement inspirant.


